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Pierre Desjardins : « Comme avec l’IA, le quantique provoquera une rupture technologique majeure »

C12 fait partie de ces pépites du quantique qui attirent de plus en plus l’attention des investisseurs et du monde de la deeptech. Pour Forbes France, le CEO et cofondateur de la startup nous explique pourquoi le tournant quantique n’est pas si éloigné qu’il n’y paraît.

Comment vous est venue l’idée de lancer C12 ?

Après ma formation d’ingénieur à Polytechnique, je suis parti aux États-Unis pour passer un master en science de l’information quantique. C’était il y a plus de 10 ans et je m’intéressais déjà à ce sujet de recherche. J’ai eu la chance de pouvoir travailler au développement de technologies quantiques dans un laboratoire du MIT.

J’ai ensuite rejoint un cabinet international de conseil en stratégie et mes sujets tournaient souvent autour de l’industrie des semi-conducteurs.  En 2020, j’ai décidé avec mon frère jumeau de fonder C12. Ce dernier est devenu d’ailleurs le CTO car il est à l’origine de l’idée de cette technologie. Elle découlait grandement de sa thèse au laboratoire de physique de l’ENS, supervisée par Takis Kontos.

Si vous deviez expliquer ce que vous faites à un novice en la matière ?

Nous utilisons les mêmes puces qui aujourd’hui font des calculs dans nos ordinateurs et smartphones, sauf que nous venons y intégrer des nanotubes en carbone pour les transformer en processeurs quantiques.

Notre vision est de développer une technologie aux performances inégalées et la mettre rapidement dans les mains de l’utilisateur. Pour montrer comment l’utiliser, nous travaillons en étroite collaboration avec des industriels ; à l’image d’Artelys sur l’optimisation ou encore Air Liquide en chimie.

Notre processus de fabrication est prêt et nous travaillons désormais avec le CEA sur le process industriel. C’est encore en phase de développement car c’est assez fastidieux : nous devons valider le procédé composant par composant. On devrait arriver à une solution concrète dès 2024.

Quel intérêt d’atteindre le qubit ? Dans quels secteurs espérez-vous révolutionner les usages ?

Il faudra plus qu’un qubit pour espérer des applications concrètes. L’objectif à long terme est de créer des ordinateurs quantiques parfaits qui corrigent leurs propres erreurs de calcul. Le monde de la recherche a longtemps visé ce but mais nous savons aujourd’hui que des ordinateurs quantiques imparfaits avec un taux d’erreur suffisamment bas peuvent déjà régler certains problèmes industriels.

À savoir : Le bit quantique ou qubit est l’unité élémentaire pouvant porter une information quantique. Pour creuser le sujet, voir cette vidéo.

Notre technologie est par exemple intéressante pour simuler des réactions chimiques. Ces phénomènes sont en bout de course expliqués à partir des lois de la physique quantique et il se trouve que l’ordinateur quantique calcule en utilisant ces mêmes lois. L’ordinateur quantique est aussi utilisé dans l’optimisation logistique mais cette fois-ci non pas pour interpréter les lois physiques mais pour explorer des problèmes combinatoires.

Quel objectif fixé pour parvenir à un ordinateur quantique fiable ?

Notre premier objectif est d’intégrer d’ici 2025 le premier processeur quantique dans un système informatique classique. Cela permettra à l’ordinateur de faire tourner des algorithmes hybrides, mêlant à la fois informatique quantique et classique. Cela permet aussi de minimiser le nombre d’opérations quantique afin de surmonter le problème de la décohérence qui se trouve être le principal défi du secteur.

À savoir : pour comprendre le phénomène de décohérence, voir également la vidéo citée plus haut.

Dans le même temps, nous allons également mettre un premier  produit sur le marché cette année : un jumeau numérique de nos futurs processeurs quantiques. Nous proposons une approche assez différente des simulateurs existants qui reproduisent des conditions parfaites pour les calculs quantiques. Le nôtre sera capable de modéliser tous les phénomènes physiques internes capables de perturber les calculs.

Le quantique semble être un peu un pari sur l’avenir tout de même ?

Il y a effectivement des incertitudes énormes sur la durée comme dans beaucoup de grands défis technologiques. Mais ce n’est pas la même incertitude que rencontrent d’autres sujets de recherche comme la fusion nucléaire par exemple. On ne sait pas vraiment si cette dernière fonctionnera un jour.

Le quantique ce n’est pas une question de savoir si cela existera mais plutôt quand. Comme pour l’intelligence artificielle, le quantique provoquera une rupture technologique majeure très prochainement.

La France a donc tout intérêt à ne pas rater ce tournant du quantique ?

Oui, la France a une place unique dans le secteur quantique. Il y a environ une vingtaine de start-ups qui développent des processeurs quantiques dans le monde et 5 d’entre elles sont françaises. C’est une part non négligeable de champions potentiels.

Le marché de l’informatique quantique sera global : les technologies débloquent déjà des cas d’usage dans la chimie par exemple et il n’y a pas de raison qu’une pépite quantique tricolore ne s’impose pas au reste du monde. Pour notre part d’ailleurs, nous n’avons pas de grands concurrents aux États-Unis sur notre technologie.

Se lancer dans la deeptech est-il plus complexe que dans les autres secteurs ?

La deeptech – et particulièrement le quantique – s’inscrit dans un temps très long. Les financements sont aussi conséquents car le facteur risque est très présent dans le business du quantique.

La plupart des start-ups du secteur visent un objectif sur le nombre de qubits à atteindre mais ce n’est, pour nous, pas une bonne approche. Il y a encore beaucoup trop d’erreurs qui augmentent de façon exponentielle lorsque le nombre de calculs devient plus important.

On oublie souvent la qualité du qubit en bout de course. Au lieu de vouloir optimiser l’approche, il faudrait plutôt un autre paradigme sur les standards des futures générations de processeurs quantiques.

À partir de quoi ce paradigme pourrait être construit selon vous ?

Il faut déjà s’intéresser aux matériaux utilisés et c’est pourquoi nous travaillons sur un premier qubit à partir de nanotubes de carbone. C’est un matériau exceptionnel mais difficile à fabriquer et à intégrer dans des puces en silicium. Nous développons une méthode permettant d’insérer ces nanotubes de carbone au cœur du processeur.

Il y a une analogie frappante avec le début de l’informatique classique : ce n’était pas une évidence d’utiliser du silicium pour les processeurs et la plupart des investissements se dirigeaient vers d’autres matériaux. Pour le quantique aujourd’hui c’est l’aluminium qui retient le plus d’attention mais nous préférons faire le pari du carbone.

Article par Pierre Berthoux pour Forbes France